1990-2000 : dix ans de tensions en Equateur

1990. En février, le choléra est constaté chez une cinquantaine de travailleurs saisonniers dans la province del Oro. Dans les mois qui suivent l'épidémie se développe : 34 123 personnes atteintes et plus de 500 morts.

4-10 juin 1990. Soulèvement indigène sans précédent par son ampleur : axes routiers bloqués, marchés non approvisionnés, églises et propriétés occupées.

Août à octobre 1991. Conflit frontalier entre le Pérou et l'Equateur après l'incursion de patrouilles équatoriennes sur le territoire péruvien.

Mai 1992. Après l'occupation pendant trois semaines d'une place de Quito, la capitale, par 4 000 délégués indiens, le gouvernement distribue 1 700 000 hectares de terres à des communautés indigènes d'Amazonie. L'Etat reste cependant propriétaire et se réserve un droit d'expropriation en cas de découverte pétrolière.

5 juillet 1992. Le conservateur modéré Sixto Duran Ballen, chef du Parti de l'unité républicaine, remporte le second tour de l'élection présidentielle. Il succède à M. Rodrigo Borja.

26 janvier 1995. Début du conflit frontalier avec le Pérou.

13 février 1995. Cessez-le-feu unilatéral décrété par le Pérou. Les affrontements ont provoqué la mort de près de deux cents personnes.

17 février 1995. Signature d'un accord de paix entre le Pérou et l'Equateur.

7 juillet 1996. Élections présidentielles. Le populiste Abdala Bucaram est élu président.

4 janvier 1997. Grève générale pendant 48 heures pour protester contre les mesures économiques promulguées par le président. Manifestations dans tout le pays : les manifestants réclament la destitution du chef de l'Etat.

6 février 1997. Destitution du chef de l'Etat, Abdala Bucaram, par le Congrès, « pour incapacité physique et mentale ». Il est remplacé par le président de l'Assemblée, M. Fabian Alarcón. Le président juge sa destitution non-conforme à la Constitution et proclame l'état d'urgence. La vice-présidente, Mme Rosalia Arteaga, s'autoproclame parallèlement chef de l'Etat. Le pays a, pendant plusieurs jours, trois présidents.

11 février 1997. Le président du Congrès équatorien, Fabian Alarcón, est élu président par intérim (jusqu'en 1998) par le Congrès. L'ancien président Abdala Bucaram, quitte le pays.

15 août 1997. Indigènes et paysans exigent une nouvelle Constitution et provoquent une grève générale suivie par des manifestations qui paralysent partiellement le pays.

12 juillet 1998. Le démocrate-chrétien Jamil Mahuad remporte l'élection présidentielle.

26 octobre 1998. Signature d'un accord de paix qui met fin à un différend frontalier vieux de cinquante-six ans entre les deux voisins. L'Equateur abandonne ses prétentions sur 20 000 km2 de l'Amazonie péruvienne.

10 mars 1999. Grève générale. Proclamation de l'état d'urgence. Les grévistes protestent contre la politique du gouvernement qui a accepté les mesures d'austérité prônées par le Fond Monétaire International (FMI) pour faire face à la crise économique du pays la plus grave depuis soixante-dix ans.

Juillet 1999. Nouvelle grève générale et manifestations massives.

1er octobre 1999. L'Equateur ne peut plus payer ses dettes et se déclare en état de faillite.

6 janvier 2000. Manifestation dans Quito et dans les villes Cuenca, Canar, Portoviejo et Guayaquil ainsi que dans les provinces d'Azuay, de Canar et de Manabi. Le gouvernement proclame l'état d'urgence. Proposition de formation d'un gouvernement par le Front Patriotique (FP). Le gouvernement devrait être constitué par des membres du FP, de l'Eglise et de l'Armée. Le FP exige la démission du chef de l'Etat.

9 janvier 2000. Le président Mahuad Jamil annonce son intention de « dollariser » l'économie.

  

La révolte très politique des Indiens d'Equateur

Article du Monde diplomatique – novembre 1994
En écho à l’insurrection au Chiapas
 

La communauté indigène d'Equateur compte plus de quatre millions de membres et représente 43 % de la population du pays. Opposés à une loi de caractère néolibéral sur le développement agraire, les Indiens se sont récemment soulevés, obligeant le gouvernement, au terme d'un dialogue difficile, à revoir cette législation. Révolte au Chiapas (Mexique), luttes au Guatemala, importantes conquêtes politiques en Bolivie : partout en Amérique latine émerge un nouveau protagoniste avec lequel les pouvoirs doivent désormais compter.

Tout autour : les Andes de la Sierra méridionale. Serpentant sur la route, trois cents Indiens, portés par une colère froide. Glacial, un vent violent oblige les porteurs de banderoles à se plier en deux pour progresser. Ondulant au-dessus de la cohorte flotte le huipala, drapeau aux sept couleurs de l'arc-en-ciel (l'unité des peuples indigènes avant la conquête) et deux étendards noirs : celui de Ruminhaui, légendaire cacique de la résistance autochtone, et celui d'Atahualpa, le dernier Inca. Juché sur une camionnette, un militaire filme les chefs de la manifestation à l'aide d'une caméra vidéo. Lorsque les Indiens pénètrent dans Canar - ville de douze mille habitants, située à une soixantaine de kilomètres de Cuenca -, une escouade de soldats en armes les attend. Sur les pas-de-porte, les habitants contemplent la scène sans sympathie. La manifestation atteint ce qui fut le centre communautaire : Nukanchic Huasi (Notre Maison). Des ruines calcinées et un bâtiment qui, ayant échappé aux flammes, n'offre plus aux regards que des vitres brisées, un intérieur ravagé. Tout au long de l'histoire, les terres des Indiens de Canar ont été confisquées par la grande hacienda (1). Au début des années 60, ils ont constitué l'Union provinciale de coopératives et de communes paysannes du Canar (UPCCC). Avec l'appui d'ONG belges et norvégiennes, l'UPCCC avait mis en place - dans un bâtiment longtemps occupé par un hôpital public - le centre de formation de Nukanchic Huasi. Offrant une multiplicité de services : un pôle audiovisuel, trois cabines d'enregistrement, une bibliothèque de soixante mille ouvrages, plusieurs ordinateurs, des ateliers de menuiserie et de mécanique, un service de santé, sept boutiques communautaires, de petites unités de transport... Vingt ans de travail et d'efforts dans le dessein d'ériger ce complexe éducatif pour toute la sous-région (Equateur, Colombie, Pérou). Un projet qui dérange MAIS ce « fourbi indien » eut le culot de se planter dans le centre de Canar, au milieu d'une population urbaine métissée habituée au contrôle des populations indigènes, et ne voyant pas d'un bon oeil le surgissement de ce mouvement organisé. L'étincelle qui devait mettre le feu au Centre fut le soulèvement indigène de juin 1994. Confrontés à une nouvelle loi agraire, les Indiens paralysent une grande partie du territoire national, isolent les villes. Circonstance aggravante, à Canar, ils prétendent empêcher la tenue de la fête annuelle. C'en est trop. D'après les témoignages, une rumeur s'est très vite répandue : les Indiens empoisonnent l'eau. Passe une camionnette avec haut-parleur : « Les Indiens arrivent ; ils descendent sur la ville ; ils vont violer les femmes, mettre à sac les commerces ! » Des gens de la ville s'arment - revolvers, pierres, bâtons. « Et « quelqu'un » suggère alors d'aller incendier le centre indien » ! Il y avait trois cents indigènes à l'intérieur de Nukanchic Huasi. Peu importe. Deux cent cinquante caciques n'ont-ils pas été brûlés ainsi, au XVIe siècle ? On met le feu. Trente-cinq blessés. Un dirigeant paysan et un enfant disparaissent... Bien plus qu'un crime, cet incendie représente une tentative pour éjecter de l'histoire un projet qui dérange. « Ils ont brûlé du bois, ils ont brûlé des poutres, ils ont brûlé des pierres, égrène un dirigeant indigène au terme de la marche de protestation, mais jamais ils ne brûleront nos consciences ! Avec l'énergie de la fumée, nous allons continuer à lutter ! » Immédiatement après, sans se soucier de la présence militaire, les indigènes mettent en place un symbolique « tribunal populaire » pour juger la loi agraire, élaborée par l'Instituto de Estrategias Agropecuarias (IDEA), qui a précipité les événements. Déclenchée en 1992, l'offensive principale contre cette réforme agraire commence par la réfutation des travaux de deux chercheurs nord-américains, MM. Morris Whitaker et Dale Colyer, et d'une étude de M. Carlos Camacho (fonctionnaire de l'IDEA). Ces auteurs annoncent une bouleversante nouvelle : la terre ne constitue plus un enjeu parce que les Indiens sont devenus... les grands propriétaires du pays ! A partir d'une enquête très partielle menée dans le nord de l'Equateur (2), ces auteurs montrent comment des dizaines de milliers d'hectares sont désormais entre les mains des communes et communautés paysannes, alors que les terratenientes d'hier, malheureux « nouveaux pauvres » spoliés par la réforme agraire, ne disposent plus que des faibles espaces de leurs « moyennes propriétés ». « Ce type d'indicateurs n'est pas valide, analyse M. Hugo Dutan, économiste à Cuenca. Comment comparer une terre dont la profondeur de sol est de 2 centimètres, sans eau, dans le paramo, et des terres fertiles de 50 centimètres d'épaisseur, dans une vallée irriguée ou sur la côte ? » Peu importe. A partir de ces études « modernisantes », l'IDEA lance un projet de nouvelle loi agraire. Sur ce projet travaille alors le président de la chambre d'agriculture, M. Ignacio Perez, aujourd'hui sous-secrétaire au ministère de l'agriculture. Sur le projet plane également l'aile conservatrice de l'Eglise. Ainsi est bâtie une loi dans laquelle apparaissent clairement les intentions du pouvoir : garantir la propriété, supprimer toute possibilité de nouvelle affectation - on compte alors 6 000 conflits de terre dans le pays (3) - et assujettir l'agriculture à la logique exclusive du marché. « Le devoir de tout gouvernement est d'alimenter sa population, nous déclare M. Alberto Enriquez Portillo, président de la chambre d'agriculture. Avec une agriculture déprimée, cela devient impossible. Or la productivité ne peut s'améliorer si la propriété n'est pas protégée. Faute de sécurité, ou vous surexploitez la terre parce que vous êtes en danger de la perdre, ou vous la sous- exploitez, sans investir, pour les mêmes raisons. » Autosuffisant au début des années 60, l'Equateur importe aujourd'hui pour nourrir sa population, « en raison d'une agriculture inadaptée ». L'argument, très employé, met implicitement en cause « l'archaïsme et l'absence de productivité des Indiens ». Mais, d'après M. Diego Delgado, député national du Parti socialiste équatorien (PSE) : « Les meilleures terres cultivables sont utilisées pour l'exportation - bananes, cacao, bétail, fleurs, etc. au détriment de la production pour la consommation interne. Quatre-vingts pour cent de la production d'aliments se font sur des terres de moins de 10 hectares. C'est le minifundia qui alimente le pays ! » Dans la nuit du 3 juin 1994, à 22 h 45, et en présence de 17 députés seulement (sur un total de 72), commence l'approbation, article par article, de la proposition de loi. Celle-ci est votée. Le 13 juin, elle est ratifiée par le président Sixto Duran. Les leaders de la communauté indigène appellent alors à la désobéissance civile. Le 15 juin, paralysant huit provinces, les routes principales sont bloquées. Le 17 juin, le soulèvement commence. Terre sans eau MGR Victor Corral, évêque de Riobamba, capitale de la province la plus indienne du pays, a pris dans ce diocèse de chaos et de vent la succession d'un authentique prophète, mort en 1988, Mgr Leonidas Proano, l'« évêque des Indiens ». Véritable disciple de Bartolomé de Las Casas, celui-ci avait mené, au nom de l'« Eglise des pauvres », depuis 1954, une véritable révolution. « Avec sa pastorale, son témoignage personnel, souligne le père Agustin Bravo, son ancien vicaire général (quatre-vingts ans), il a obtenu qu'un peuple écrasé depuis des siècles prenne conscience de ses droits et commence à réclamer. Cela a eu des répercussions nationales. » S'il n'a pas le charisme de son prédécesseur, Mgr Victor Corral s'inscrit néanmoins fermement dans son courant de pensée. Dès le 15 juin 1994, dans une lettre adressée au président de la République, il se prononce contre la loi agraire et en demande l'abrogation. « Elle ne défendait que les intérêts et le point de vue des propriétaires terriens qui voulaient convertir le pays en une entreprise agro-industrielle et faire de la terre une marchandise. » Un Indien sans sa terre n'est rien. Soudain, en vertu de la nouvelle loi, les terres communautaires peuvent, sous certaines conditions, être parcellisées et vendues, mettant en danger l'existence même des communautés (4) ; les causes d'expropriation relèvent désormais des tribunaux civils sur demande exclusive de l'Institut équatorien de réforme agraire et de colonisation (IRFAC) ou du ministère de l'agriculture : Indiens et paysans perdent toute initiative en la matière ; enfin, au terme d'un article volontairement ambigu, l'eau devient susceptible d'être privatisée. « A quoi sert la terre, sans eau ? », s'interroge M. Emilio Guzniay, dirigeant du Mouvement indigène du Chimborazo (MICH). « En 1948-1950, on a vu des frères s'entre-tuer pour des affaires d'eau ! » La Confédération nationale des Indigènes d'Equateur (CONAIE) décrète la « mobilisation pour la vie ». Misérables, analphabètes, dans leurs montagnes perdues, certains descendent sur les villes sans trop savoir pourquoi, contraints de le faire, sous peine d'amendes, par leurs dirigeants. « Il y en a eu, admet un leader. En l'absence de moyens de communication, on ne disposait pas de beaucoup de temps pour expliquer la loi. Mais l'immense majorité était parfaitement consciente des enjeux. » De leur côté, prêtres, religieux, membres d'ONG servent de relais, assistent les indigènes. Manifestations (des dizaines de milliers d'Indiens dans Riobamba), barrages de routes : le pays est progressivement paralysé. Le pouvoir recule VISION patronale et rétrospective des événements : « Le mouvement indien vit une histoire, une légende qui ne sont plus d'actualité. Ils disent : il y a cinq cents ans, la terre était à nous. Mais c'était il y a cinq cents ans, et nous, entrepreneurs agricoles, nous n'y sommes pour rien ! » Passéistes, les indigènes ? Archaïques ? Pas si simple. « A la différence d'autres paysans, réfractaires à la modernisation, les Indiens d'Equateur sont ouverts au changement, observe M. Gallo Ramon (5), mais ils ont combiné cette contemporanéité avec l'idée de sauvegarder leur identité. » Lorsque se produit le soulèvement, le président Sixto Duran a sur les épaules toute la pression des terratenientes... et de la Banque mondiale - qui a promis son aide sous réserve qu'une loi de privatisation et de modernisation soit mise en place. Le 21 juin, l'« état d'alerte générale » est décrété. Les militaires entreprennent de dégager les routes, confisquent les moyens de communication (dont plusieurs stations de radio liées à l'Eglise catholique) utilisés par les Indiens. Les lignes téléphoniques des organisations indigènes et de plusieurs ONG sont coupées. Les milices privées des terratenientes attaquent. On parle de morts, de blessés, d'arrestations, de disparitions (6). « Mais nous possédions un énorme avantage, reconnaît un dirigeant indigène. Dans des provinces montagneuses comme le Canar, le Cotopaxi, le Pichincha et le Chimborazo, une grande partie des routes est sous notre contrôle. Avec ou sans la présence de l'armée, il n'est pas difficile de descendre des pierres, couper des arbres et arrêter le trafic, le jour ou la nuit. » Aucune force, à moins de déclencher une véritable guerre civile, n'est en mesure de casser le mouvement. L'ombre du chaos péruvien, de la violence colombienne ou de la récente révolte du Chiapas, plane soudain sur Quito. Une majorité d'organisations paysannes, syndicales et populaires, les secteurs progressistes de l'Eglise catholique et même - pour la première fois ! - les sectes fondamentalistes appuient le mouvement. Après deux semaines d'un âpre débat, qualifié d'historique, le pouvoir recule. A la chambre d'agriculture, M. Alberto Enriquez Portillo n'a rien perdu de son habituel mépris : « Les Indiens n'avaient pas bien compris la loi, par manque d'information, ou ils n'avaient pas été capables de l'étudier. Après le dialogue, ils se sont rendu compte que c'était une loi positive et, avec peu de modifications, plus de forme que de fond, ils l'ont acceptée. » En fait, de l'ancienne loi, six articles seulement demeurent intacts, quarante ( !) ont été modifiés... Sur un point aussi crucial que celui de la privatisation de l'eau, Mme Nina Pacari, de la CONAIE, observe : « Nous avons obtenu que l'eau ne tombe pas entre les mains des propriétaires, en particulier des producteurs de fleurs, qui ont besoin de trois fois plus d'eau que les producteurs d'aliments. » On ne tombe pas pour autant, à la CONAIE, dans le triomphalisme : « Nous n'avons pas satisfait toutes nos aspirations, nous sommes allés jusqu'où nous pouvions dans l'actuel contexte politique. » Question sociale, diversité culturelle, préoccupation écologique, importance des crédits à dégager pour la formation... Le discours frappe par sa cohérence et sa modernité : « Nous voulons montrer que la voie néolibérale n'est pas la seule ; que nous avons des propositions pour un autre mode de développement. » Des « yeux de gringo » LE pays, lui, digère les événements. Dans les pueblos - tel Canar - le séculaire sentiment de supériorité se transforme soudain en un paradoxal... complexe d'infériorité - « Organisés comme ils le sont, ces « sauvages » ont réussi ce que, nous, on n'a jamais obtenu : faire reculer le gouvernement ! » Mais rien n'est fait. Le pays « blanc » - fût-il pauvre - a du mal à accepter sa partie indigène. « Jusque dans les écoles, les petits métis font bande à part, les petits Indiens restent entre Indiens. » Au quotidien, ces derniers pratiquent aussi une certaine forme d'ostracisme. Tout ce qui vient du pueblo, des « Blancs », est considéré a priori comme suspect. C'est de méfiance davantage que de racisme qu'il faudrait parler. On n'efface pas cinq cents ans d'apartheid en un tournemain. Plus que jamais en tout cas, les Indiens affirment la lente récupération de leur identité. Il est loin le temps - au début des années 70 - où le monde autochtone était en voie de « métisation ». Honteux d'une culture dévalorisée, les jeunes de la Sierra abandonnaient peu à peu leur langue, le quechua. « Je me souviens d'une réunion, dit un Indien, M. José Ruminui, où je les incitais à lutter. Un vieux a dit : « C'est trop dur d'être Indien maintenant, tout le monde veut avoir des yeux de gringo (7). » Un autre a ajouté : « Les yeux de gringos sont des yeux de chat, ils sont verts, ils sont bleus... » Je leur ai dit : « Companeros, nous, les Salaskas, on ne se préoccupe pas d'avoir les yeux verts ou bleus ! Avoir des yeux de chien, c'est encore pis ! » Influence des courants marxistes, puis de la théologie de la libération, émergence in fine d'élites indigènes ayant eu l'accès à l'éducation. « Cela a permis une renaissance identitaire, laquelle a débouché sur une très grande autonomie par rapport aux mouvements, qu'ils soient de gauche, d'Eglise, ONG ou partis politiques. » Evoquant le Pérou voisin et la violence de Sentier lumineux qui séduit tant d'Indiens, M. José Ruminui s'interroge : « Tant de violence pour obtenir quoi ? Marx, Lénine, Mao, les dogmes politiques de la gauche n'ont pas fonctionné. Notre avenir doit surgir d'ici. Des Indiens, des métis, des Blancs... Des yeux bleus et des yeux de chiens ! »

                        Maurice Lemoine

 (1) Propriété rurale.

(2) « Evaluacion del proceso de cambio en la tenencia de la tierra en la Sierra Norte y Central (1964-1991). »

(3) D'après l'Institut équatorien de réforme agraire et de colonisation (IERAC).

(4) La suppression de l'article 27 de la Constitution mexicaine, dans le cadre de la nouvelle loi agraire, poursuivait le même but : elle a été l'un des détonateurs de l'explosion zapatiste de janvier 1994.

(5) M. Gallo Ramon anime le Systema de investigaciones y desarrollo comunitario.

(6) Diffusion de l'information sur l'Amérique latine (DIAL) a publié, en France, une chronologie détaillée des événements (no 1897) et un dossier sur « L'opposition des milieux indiens et paysans à la nouvelle loi agraire » (no 1900) - ( DIAL, 43 ter, rue de la Glacière, 75013 Paris).

(7) Traditionnellement, en Amérique latine, le terme « gringo » désigne l'Américain du nord.

 

 De l’agitation sociale au coup d’état avorté

L'Equateur en éruption
Article du Monde diplomatique – mars 2000

En « dollarisant » l'économie et en faisant payer la facture de la crise économique aux plus défavorisés, le président Jamil Mahuad a provoqué un coup d'Etat, mené par plusieurs dizaines d'officiers progressistes, le puissant mouvement indigène et quelques acteurs politiques de l'opposition. Destitué le 21 janvier dernier, il a finalement été remplacé au pouvoir par son vice-président, M.Gustavo Noboa, qui entend mener... la même politique. Derrière ce surprenant épilogue et la mise à l'écart de la junte de salut national issue du soulèvement, se trouvent le haut commandement de l'armée et la forte pression des Etats-Unis.

L'Equateur, pays de 12 millions d'habitants, doit son nom, depuis 1830, à une expédition scientifique franco-espagnole qui, quelques années auparavant, avait établi sur son territoire la ligne équinoxiale. En choisissant ce nom, on évitait ainsi les suspicions des villes de Guayaquil et de Cuenca, qui n'auraient pas vu d'un très bon oeil que l'on opte pour celui de Quito. Les « Corporations et pères de famille de Quito », qui, à l'évidence, n'incluaient pas les indigènes, prirent la décision d'appeler ainsi le pays au nom de l'unité nationale, décision qui symbolisait déjà les problèmes qu'allait affronter l'Equateur postérieurement. Deux événements totalement différents ont projeté l'Equateur à la « une » de la presse internationale à la fin de l'année 1999 et au début de l'an 2000. Premièrement, les éruptions du volcan Guagua Pichincha, qui ont mis la capitale, Quito, au bord de l'alerte rouge, et celles du Tungurahua, responsables de l'évacuation de la ville touristique de Baños. Mais l'Equateur a surtout fait parler de lui à cause des événements de janvier 2000 : dollarisation de l'économie et tentative de coup d'Etat avec un fugace triumvirat formé d'un militaire, d'un indigène et d'un homme politique, et, finalement, fin de la présidence de M. Jamil Mahuad, remplacé par le vice-président, M. Gustavo Noboa.

Mobilisations populaires LA métaphore des volcans peut être utile : de même que les volcans doivent être appréhendés dans le contexte des plaques tectoniques qui entrent en collision, les éruptions sociales doivent être comprises comme les « plaques » qui s'entrechoquent dans la société équatorienne.

De fait, ces « éruptions » sont de plus en plus fréquentes, du moins depuis la restauration de la démocratie en 1979. Si nous nous limitons aux plus récentes : en 1992, sous la présidence de Rodrigo Borja, il y eut déjà un « soulèvement » indigène, qui s'est répété en 1994 (1).

Février 1997 marqua la chute et l'exil du président Abdalá Bucaram, conséquences des mobilisations populaires qui menèrent à la présidence par intérim de M. Fabián Alarcón. L'année dernière a également été prolifique en mobilisations : en mars, il y eut une grève des transports qui paralysa le pays ; en juillet, cette grève s'est répétée, accompagnée de la « prise de Quito » par les indigènes et d'une journée de grève générale. Janvier 2000 aura été la date de la seconde « prise de Quito », à laquelle a participé la Confédération des nationalités indigènes d'Equateur (Conaie) et qui fut soutenue par certains militaires et partis politiques de l'opposition. L'ombre du Péruvien Fujimori et, surtout, celle du Vénézuélien Hugo Chávez (2) ont plané sur ces révoltes sociales.

Indépendamment du rôle néfaste de la « politique-guignol » et de ses manigances, l'origine des problèmes se trouve dans la situation économique (3). La dette extérieure atteint 14 milliards de dollars, soit l'équivalent du produit intérieur brut (PIB) du pays. L'Etat doit consacrer 40 % de son budget au remboursement de la dette, contre 13 % attribués à l'éducation et 3 % alloués à la santé ; et le gouvernement doit se plier aux « thérapies » prescrites par le Fonds monétaire international (FMI). L'inflation a atteint 60 % en 1999 tandis que l'économie a chuté de 7% et que le sucre (monnaie locale) a été dévalué - de 5 000 pour 1 dollar en août 1998 à 25 000 pour 1 dollar en janvier 2000 (chiffre retenu pour la « dollarisation »).

Sans remonter à la situation économique des temps coloniaux, on date l'amorce de cette crise à la période que l'on appelle en Equateur le « boom du pétrole » et en Europe la « crise du pétrole » du début des années 70. Le pays, encore sous dictature militaire, est alors entré dans une dynamique d'endettement. Avec la connivence des banques, qui débordaient de liquidités à cause des pétrodollars, le pays a atteint un niveau excessif de surendettement qui, à son tour, a produit la « crise de la dette » cette fois-ci sous régime démocratique.

Cette crise de la dette n'est, en fait, que la constitution de nouvelles dettes dans le but de rembourser les anciennes, et se traduit par l'imposition de mesures de « règlement » qui nuisent aux plus démunis tandis qu'elles protègent les banques. Le paiement de ces dettes a bénéficié de plusieurs moratoires jusqu'à l'arrivée au pouvoir du président Jamil Mahuad en 1998. Sous la présidence de ce dernier, la crise des finances publiques devient extrême. La chute des prix du pétrole, en 1997 et 1998, porte un coup fatal aux revenus de l'Etat, qui proviennent, pour plus de la moitié, des exportations de brut ; perte non compensée par l'impôt sur le revenu étant donné la réticence de la population à le payer (4). Pour atteindre un nouvel équilibre des finances publiques, le gouvernement coupe les subventions, restreint les services sociaux - en maintenant toutefois un « bon de pauvreté » symbolique - et, surtout, crée de nouveaux impôts pour les plus pauvres, en particulier pour tous les petits vendeurs du secteur dit « informel ».Enfin, il augmente le prix de l'essence de 174 % ( !) en mars 1999.

La colère sociale gronde alors, tandis que le système financier sombre peu à peu dans le chaos. L'Etat, soucieux d'obéir aux consignes libérales du FMI, vole au secours des banques en difficulté (ce qui n'empêchera pas six d'entre elles de mettre la clef sous la porte). Dans le même temps, le gouvernement décrète (mars 1999) le gel partiel des avoirs bancaires des citoyens et, en septembre, il annonce qu'il ne paiera pas une partie (50 millions de dollars) de sa dette. Au milieu de cette confusion, le président Mahuad a alors recours à la dollarisation comme dernier espoir pour sauver ce qui peut encore l'être, au détriment des plus pauvres (5). En résumé : l'économie équatorienne a été dévastée par la piètre gestion des gouvernements militaires et par celle de la classe politique. Elle a été détériorée par une « tutelle » extérieure moins préoccupée par le pays que par la stabilité des banques nord-américaines. Avec une classe dirigeante qui considère le pays comme une hacienda et pense avoir des droits de propriétaire sur lui, et une opposition (y compris la Conaie) ayant tendance au verbalisme des grands objectifs mais avec une vision réduite au court terme et l'action immédiate. Tout cela a accéléré la polarisation qui couvait déjà.

Accentuée et accélérée par des politiques néolibérales qui ont amoindri l'intervention de l'Etat, la paupérisation de l'Equateur est reconnue par la Banque mondiale elle-même : 46 % des habitants ne disposent même pas de ce fameux dollar par personne et par jour qui, selon cette institution, marque la différence entre pauvre et non-pauvre.

Mais si, au lieu de recourir à cet indicateur douteux, nous nous fondions sur l'insatisfaction des besoins vitaux en alimentation, en logement digne, en habillement décent et en sécurité humaine, le nombre de pauvres pourrait atteindre 80 %.

Avec des riches de plus en plus riches et des pauvres de plus en plus pauvres, on peut comprendre que la classe moyenne - qui ne cesse de diminuer - se comporte comme une classe angoissée, et par conséquent manipulable, et que les pauvres, en particulier les indigènes, arrivent à des niveaux de désespoir extrême.

Malheureusement, il y a plus de « plaques » sociales qu'il n'y paraît. Liée à la précédente mais avec une logique indépendante, existe une fracture entre les Indiens et les Créoles (oligarchie blanche), avec, au milieu, les métis qui ont un rôle compliqué (6). Les antécédents coloniaux de cette fracture sont connus, mais la situation des indigènes n'a pratiquement pas changé depuis l'indépendance : ils sont restés, en vertu du système du huasipungo, la couche la plus basse de la société, au point que (c'est rare, mais cela arrive encore) les fermes se vendaient avec les Indiens inclus. Des indigènes qui n'ont obtenu le droit de vote qu'au cours de la seconde moitié du XXe siècle.

Maltraités physiquement, écartés de l'éducation, exploités économiquement, dénigrés ethniquement pendant le « Reich qui dura 500 ans » - ainsi l'a surnommé Noam Chomsky -, les Indiens ont commencé à prendre conscience progressivement de leur condition ; prise de conscience à laquelle l'Eglise catholique n'est pas étrangère. Cette conscience s'est ensuite concrétisée à travers des organisations comme la Conaie et la participation directe dans les partis politiques tels que Pachakutik, dont une des députées, une indigène, Mme Nina Pacari, a accédé au poste de vice-présidente du Congrès sous la présidence de M. Jamil Mahuad.

Une forte influence des Etats-Unis

Une autre fracture, ancienne, également d'origine coloniale, émerge périodiquement : la scission entre la Sierra (la partie centrale du pays, située à plus de 2 000 mètres d'altitude) et la Costa (la côte) du Pacifique. Cette dernière, qui fut déjà l'objet de discordes entre Santa (Bogotá) et Lima à plusieurs reprises, est aujourd'hui le centre de l'activité industrielle, de la récolte bananière et de la production et de l'exportation de crevettes, postes-clés de l'exportation équatorienne (7). Cette région accuse la Sierra de concentrer le pouvoir militaire, administratif et ecclésiastique et de ne pas répondre à ses demandes légitimes. De fait, alors que le pays était sous le choc, le 23 janvier dernier, un plébiscite sur l'autonomie de la province - approuvée malgré un fort taux d'abstention - s'est malgré tout tenu dans la province de Guayas (région de la Costa) (8).

Les militaires constituent un groupe bien particulier. Leur extraction sociale n'est plus aristocratique, et des métis font partie de leurs rangs. Ils sont fondamentalement « montagnards » et ont obtenu un pouvoir économique qui inclut entreprises, hôtels et universités. De plus, la guerre entre le Pérou et l'Equateur, qui a pris fin en 1998 et dont l'accord de paix fut ratifié en 1999 par les présidents Fujimori et Mahuad, leur a donné des heures de gloire désormais révolues. L'état-major n'aurait pas pardonné au président Mahuad les réductions du budget militaire, conséquences pourtant normales du « retour de la paix » (9).

L'Equateur reste soumis à la forte influence des Etats-Unis, laquelle s'exprime par le biais de « l'Ambassade », siège du nouveau « vice-roi », et à la disposition desquels est mise la base de la Manta (10). Il est à la merci des multinationales, aussi bien des bananières que des pétrolières. Si les classes dirigeantes peuvent faire appel aux forces paramilitaires (des rumeurs ont couru l'année dernière au sujet d'un éventuel camp d'entraînement dans les provinces de Pichincha-Sierra et Esmeraldas-Costa et sur des « escadrons de la mort » ou l'équivalent à Guayaquil), les classes pauvres et frustrées peuvent avoir recours à la guérilla ou pourront appeler à de nouvelles mobilisations, comme l'a annoncé M.Antonio Vargas, dirigeant de la Conaie, après l'échec de janvier 2000.

On peut abuser les indigènes souvent, mais pas indéfiniment. On peut réprimer les pauvres, jusqu'à ce que ce ne soit plus rentable (c'est le réformisme) ou jusqu'à ce que ce ne soit plus possible (c'est la révolution). Et, dans ce fleuve bouillonnant, la tension Sierra-Costa, aisément manipulable par les politiciens, peut réserver quelque surprise supplémentaire. Les prochaines éruptions sont prévisibles, surtout si rien n'est fait pour réduire les fractures sociales.

José Maria Tortosa

Professeur à l'université d'Alicante (Espagne) ; auteur, entre autres, Corrupcion.qué sistema la produce ?, Icara, Barcelone, 1998.

 

Le film des événements

Article du Monde diplomatique - Mars 2000

21 janvier 2000. C'est avec l'aide d'une poignée de jeunes militaires en rupture de ban, emmenés par le colonel Lucio Gutiérrez, qu'une foule d'indigènes de la Confédération des nationalités indigènes d'Equateur (Conaie) envahit le Congrès à Quito. Depuis le mois de juillet 1999, dans un pays assommé par la crise économique et excédé par les affaires de corruption, on évoque ouvertement la destitution du président Jamil Mahuad. Sa démission est réclamée tant par la Gauche démocratique (ID), parti de l'ancien président Rodrigo Borja, et M. Jaime Nebott, chef du très conservateur Parti social chrétien (PSC), que, dans une autre perspective, par les mouvements populaire et indigène.

L'annonce de la « dollarisation », le 9 janvier 2000, précipite les événements. Ce jour-là, le Front patriotique (FP), regroupement de divers secteurs sociaux, annonce une grève nationale. A partir du 11 janvier, un Parlement national des peuples d'Equateur (PNPE), dirigé par Mgr Alberto Lunas, archevêque de Cuenca, et M. Antonio Vargas, président de la Conaie, siège sans discontinuer.

C'est ce PNPE qui, le 21 janvier au matin, nomme une junte de salut national, triumvirat civico-militaire composé du colonel Gutiérrez, de M. Antonio Vargas et de M. Carlos Solarzano, ancien président de la Cour suprême. La machine grippe, sans que, sur le coup, on en prenne conscience, lorsque, au terme d'une réunion tenue à huis clos, le colonel Gutiérrez cède sa place, au sein de la junte, au ministre de la défense, le général Carlos Mendoza. C'est ce dernier qui, trois heures plus tard, provoque le coup de théâtre en abandonnant la junte. Il offre le pouvoir au vice-président, M. Gustavo Noboa.

Le haut commandement n'ignorait pas que, depuis la fin novembre 1999, un certain nombre de jeunes colonels, excédés par l'incurie politique, avaient pris contact avec la Conaie. Non seulement la hiérarchie laisse faire, mais elle pousse les jeunes officiers à planifier le renversement du président Mahuad. Celui-ci a commis l'imprudence d'annoncer une réduction du budget militaire. Qui plus est, il aurait proposé à l'armée de l'aider à mener à bien un fujimorazo, auto-coup d'Etat à la péruvienne lui permettant de concentrer les pouvoirs pour faire passer sa politique économique et financière. Une telle opération ne pouvait qu'indisposer les Etats-Unis alors même que l'armée équatorienne peut attendre beaucoup de ce puissant partenaire, qui souhaite l'entraîner dans sa stratégie de prise en tenailles des guérillas colombiennes (1).

En laissant la mouvance « révolutionnaire » renverser le président et en reprenant la situation en main, le haut commandement fait d'une pierre plusieurs coups. Il élimine le président, se concilie la classe politique ainsi que Washington. Pour preuve : alors que, dans un premier temps, les Etats-Unis avaient condamné le golpe, au nom du « respect sacré de la démocratie », ils ont, une fois le triumvirat progressiste éliminé, reconnu sans attendre le nouveau président, M. Gustavo Noboa. Qui, quoi qu'on en dise, est issu d'un coup d'Etat. Mais qui s'est empressé d'annoncer la poursuite d'une politique économique inchangée (2).

Maurice Lemoine

 

(1) Lire Enrique Vigil, « Le grand retour de Washington », et Pascal Drouhaud, « Apres négociations en Colombie », Manière de voir, n° 49, janvier-février 2000.

(2) Lire sur le site Web du Monde diplomatique notre dossier : « Poker menteur en Equateur ».

 

 

Quelques arpents de jungle, source de prébendes

Misérable conflit entre le Pérou et l'Equateur
Article du Monde diplomatique - mars 2000

 

Après plusieurs semaines de conflit frontalier, le Pérou et l'Equateur ont signé, le 17 février, un accord de paix. Il n'a pas été respecté ; fin février, des combats se poursuivaient et le différend politique n'était pas réglé. L'absurdité de cette fièvre martiale est incommensurable si l'on prend en considération les intérêts des peuples concernés. Mais il est des responsables qui ont besoin de prouver leur virilité, et des militaires qui tiennent à leurs budgets et à leurs prébendes. 

Qui a déclenché les hostilités sur cette lointaine et inhospitalière frontière entre le Pérou et l'Equateur ? Une pluie de communiqués officiels et de dépêches diplomatiques, provenant aussi bien de Lima que de Quito, a suivi les actions de guerre ayant éclaté le 26 janvier dernier et qui furent précédées par une série d'incidents sur un tronçon long de 78 kilomètres, non précisé jusqu'à aujourd'hui par le protocole de Rio de Janeiro.

Cet accord « protocole de paix, d'amitié et de frontières » fut signé le 29 janvier 1942 à Rio (alors capitale du Brésil) en présence des ministres des affaires étrangères des pays latino-américains réunis à l'occasion d'une conférence interaméricaine, et garanti par quatre pays (Argentine, Brésil, Chili et Etats-Unis). L'accord devait mettre un point final à la guerre de 1941 entre le Pérou et l'Equateur à l'issue de laquelle ce dernier pays devait, selon Quito, perdre environ la moitié de son territoire.

Depuis cette date, tous les gouvernements équatoriens ont rejeté le protocole de Rio, et, dans les écoles, les cartes officielles ne tiennent nullement compte de l'amputation de 1942. Selon l'actuel chef de l'Etat, M. Sixto Duran Ballen, l'Equateur céda alors, « dans des conditions léonines, 55 % de son territoire au Pérou ». Dès le mandat de Galo Plaza Lasso (1948-1952), Quito dénonça le protocole au prétexte que le tracé des cartes qui y figuraient ne correspondait pas exactement à la réalité géographique de la zone disputée. En 1960, le président José Maria Velasco Ibarra déclara finalement nul le protocole.

Curieusement, le 25 janvier dernier, à la veille des événements qui allaient mettre les deux pays sur le pied de guerre, l'Equateur reconnut officiellement la validité du traité international de Rio. Décision capitale selon le Pérou, Lima estimant que ce texte constitue une base solide pour arriver à un arrangement définitif de délimitation. Les Péruviens assurent que les discussions ne doivent porter que sur un tronçon de 78 kilomètres de frontière, et pas sur le reste des 1 600 kilomètres qui séparent les deux pays. Sur ces 78 kilomètres, l'Equateur estima, en 1951, qu'il y avait « inexistence d'un divorcium aquarium » (partage des eaux) entre les rivières Zamora et Santiago. Le juge brésilien, Braz Dias de Aguiar, nommé par le gouvernement du Brésil à la demande des deux parties, estima que la ligne de frontière était la cordillère du Condor. La partie ouest de cette cordillère (qui, soit dit en passant, n'est pas une montagne mais un plateau) revenait à l'Equateur ; et la partie est au Pérou. Ce verdict ne saurait être modifié, selon Lima, par la découverte postérieure au traité des sources de la rivière Cenepa, situées plus au nord, et lieu des affrontements de janvier. s'exprime l'idée encouragée par les dirigeants  que tous les maux proviennent du manque d'accès au bassin de l'Amazonie... Quant aux gisements fabuleux, les experts sont formels : il n'y en a pas dans cette région. Les deux mines d'or existantes sont déjà exploitées à Yanacocha (Pérou) par la firme américaine Newmont, et à Pachicutza (Equateur) par la TVX Gold du Canada. L'allusion à d'éventuels gisements de pétrole tient sans doute à la proximité de celui de Tumbes au Pérou. Mais rien n'est prouvé. A propos de l'uranium, la Commission équatorienne de l'énergie atomique semble avoir détecté l'existence de « métaux radioactifs » dans la région. De son côté, l'ancien ministre des affaires étrangères du Pérou José de la Puente a repris l'information, avec la même imprécision. Malgré la flagrante absence de preuves concrètes, les deux gouvernements, pour une fois d'accord, insistent avec force sur l'« importance colossale des richesses de la région » et accusent l'adversaire de vouloir s'en emparer.

Y a-t-il d'autres raisons à ce conflit d'autant plus absurde que l'heure, en Amérique latine, est à l'intégration régionale et que les deux pays sont membres du pacte andin ? Qu'est-ce qui justifie le vent de chauvinisme qui souffle soudain sur les deux pays ? Dans son message du 1er février à la nation, M. Alberto Fujimori, président péruvien, reconnaît certes que la guerre à conduire n'est pas entre Péruviens et Equatoriens mais contre l'ennemi commun, le sous-développement ; il ajoute cependant, sur un ton guerrier : « Le Pérou ne restera pas impassible devant une flagrante violation de la souveraineté nationale, qui n'est pas négociable ! » Le 5 février, après avoir rendu visite à des bases militaires situées près de la zone des combats, M. Fujimori a promis dans une harangue à la foule exaltée : « Si la diplomatie échoue, le Pérou délogera les envahisseurs ! »

M. Sixto Duran Ballen s'est montré tout aussi énergique ; il a multiplié les apparitions au balcon du palais de Carondolet, exaltant le nationalisme de ses compatriotes et criant lui aussi : « Les Péruviens ne passeront pas ! (No pasara'n !) » En quelques jours, celui qui était accusé de sénescence et que tout le monde qualifiait de « Pépé Duran » est devenu un héros, un « dur » célébré pour la « virilité » de ses discours patriotiques. M. Duran Ballen a effectué une tournée diplomatique de quarante- huit heures, les 6 et 7 février ; il s'est rendu à Brasilia, Buenos Aires et Santiago pour informer ces capitales des thèses et revendications équatoriennes.

Mais le traité de Rio n'est pas le seul qu'aient signé les deux pays au cours de leur histoire à propos de leurs frontières. Il y en a beaucoup d'autres. Les retrouver et les analyser pour voir s'ils étaient justes ou pas est une tâche inutile. D'autant que ni les frontières coloniales _ simples délimitations administratives internes entre l'audience de Quito et la vice-royauté du Pérou _ ni celles d'après l'indépendance ne correspondent à des clivages culturels forts (ethniques, linguistiques ou religieux) divisant les deux belligérants actuels. La population est la même au nord et au sud de la frontière contestée... En outre, elle se situe dans des régions pratiquement inexplorées, au coeur d'une jungle équatoriale amazonienne, habitées par des populations indiennes. Les Jivaros Shoares autour de la rivière Coangos et des affluents de la rive droite de la rivière Zamora ; des Jivaros Aguarunas dans les bassins de la Numpatkaim et de la Campana, affluents de la rive droite de la rivière Cenepa.

Depuis la guerre de 1941-1942, ces populations ont connu de profonds bouleversements. L'application des thèses brésiliennes des « frontières vivantes », élaborées par les stratèges militaires, ont conduit les armées du Pérou et de l'Equateur a créer, tout le long de leur ligne de démarcation amazonienne, des foyers de colonisation. Les tribus des régions voisines sont enrôlées de force dans ces projets, sous peine d'être accusées de manquer d'ardeur patriotique... Actuellement, aussi bien au Pérou qu'en Equateur, de nombreux jeunes Indiens des zones frontalières sont contraints d'effectuer leur service militaire dans des camps situés dans cette région. Enrôlés dans les deux armées qui s'affrontent, les jeunes Indiens des mêmes tribus servent d'éclaireurs et s'entre-tuent, à l'occasion, au nom d'un patriotisme qui n'est point le leur...

Le mythe des richesses minières

D'une superficie de 348 kilomètres carrés, la zone en litige recèle-t-elle des richesses cachées ? On a parlé de pétrole, d'or et d'uranium. Les deux belligérants évoquent ces trésors, non prouvés, avec l'intention de transférer vers ces lointaines zones amazoniennes l'éventuelle solution miracle à leurs difficultés sociales. Ainsi, en Equateur, face aux problèmes économiques, Juste après le début des hostilités, le chef de l'Etat équatorien avait envoyé dans tous les pays latino-américains des représentants spéciaux expliquer la position de Quito, en accusant Lima d'être l'agresseur. Ces mêmes thèses ont été exposées à M. William Clinton, et au secrétaire d'Etat, M. Warren Christopher, par le président du Congrès équatorien, M. Heinz Moeller, dépêché à Washington les 7 et 8 février.

Cette intense activité diplomatique, relayée par les médias et diffusée sur toute la planète par un très efficace réseau d'informations via Internet, a apparemment convaincu le monde que l'Equateur a été le pays agressé. Lima, qui, dans un premier temps, a perdu la bataille médiatique, estime qu'un tel « déploiement de propagande » révèle la « préméditation » et montre que Quito avait tout préparé pour « perpétrer son agression ».

« Serions-nous devenus fous pour vouloir une guerre contre le Pérou ? » s'est demandé, le 5 février, le général José Gallardo, ministre de la défense équatorien, en claire allusion à la supériorité militaire du Pérou. Tandis que M. Eduardo Villaquiran, vice-président du Congrès équatorien, affirmait que la campagne électorale au Pérou était la cause de la guerre et que M. Fujimori avait besoin de ce conflit pour renflouer sa popularité. Cette thèse est largement acceptée par l'opinion publique ; selon un sondage, 97 % des Equatoriens estiment que le Pérou est l'agresseur.

L'écrivain Mario Vargas Llosa pense la même chose (1). Il voit l'origine de ce conflit dans le pacte établi en 1991 entre les deux pays, qui permit au président Fujimori de se rendre en visite officielle (la première d'un chef d'Etat du Pérou depuis cinquante ans) à Quito et d'apparaître comme le responsable qui mettrait fin au vieux conflit entre « deux Républiques soeurs ». Ce pacte, signé à une époque où la priorité pour le Pérou était la lutte contre la guérilla de Sentier lumineux, prévoyait l'installation sur la zone frontière contestée « et en territoire péruvien » de « postes de surveillance » tenus par des militaires équatoriens. Ceux-ci, au cours de ces trois dernières années, n'auraient cessé de grignoter du terrain et de consolider leur présence. Le président Fujimori, à la veille de l'élection du 9 avril, aurait décidé de reconquérir les rives de la rivière Cenepa pour stimuler sa campagne, remporter une victoire facile et faire diversion alors que des scandales de tous ordres jettent des ombres sur sa gestion.

Mais Quito aussi, semble-t-il, avait intérêt à cette guerre. Selon le journal brésilien O Globo _ qui cite des personnalités ayant rencontré les émissaires équatoriens à Rio _, les militaires auraient menacé le président Sixto Duran de le démettre si l'Equateur ne récupérait pas une partie du territoire perdu en 1942. L'agence de presse péruvienne Andina explique que les militaires équatoriens seraient à l'origine des récents incidents pour protéger les énormes profits provenant de toutes sortes de trafics et en particulier de la gestion directe de trente-cinq grandes entreprises dirigées par un groupe de généraux à la tête duquel se trouverait le ministre de la défense. Depuis vingt-deux ans, ces entreprises sont contrôlées par la direction des industries de l'armée (DINE). Le président Duran souhaiterait en finir avec un tel contrôle, et les chefs de l'armée n'accepteraient pas de voir disparaître une si importante source de revenus. D'où le chantage au conflit avec le Pérou.

D'un côté comme de l'autre, les militaires ont intérêt à maintenir ouvert le différend de la cordillère du Condor. Tant qu'il durera, ils seront certains de disposer de crédits pour moderniser leurs matériels et, au passage, s'enrichir. La cause sacrée est aussi, pour les officiers des deux camps, une sacrée galette. Alors que les économies des deux pays semblent en voie de récupération (le Pérou a connu, en 1994, un taux de croissance de 11 % !), que les investissements étrangers paraissaient revenir en abondance, cette guerre absurde du bout du monde risque de replonger les deux pays dans le chaos. Pour le plus grand malheur de leurs populations désespérées.

Pablo Paredes Journaliste, Radio France Internationale, Paris.

(1) Mario Vargas Llosa, « La guerra absurda », El Pais, Madr id, 8 février 1995.

  

Naufrage de l'Equateur

Article du Monde diplomatique 

S'il est un pays que les conditionnalités du Fonds monétaire international (FMI), faisant bon ménage avec l'extrême corruption des « élites » économiques et politiques, ont conduit au bord de la désintégration, c'est bien l'Equateur. Même si ce petit Etat d'Amérique du Sud peuplé de 12,4 millions d'habitants ne bénéficie pas, aux yeux des « marchés » - paniqués à la perspective d'un risque systémique planétaire - du douteux privilège d'être « trop gros pour faire faillite », comme le Mexique, ou « trop nucléaire pour faire faillite » comme la Russie, il n'en inquiète pas moins profondément la « communauté financière internationale ». C'est que, tout simplement, face à la gravité des problèmes qui s'y posent, il n'existe aucune solution compatible avec les règles de ladite « communauté ».

Rappelons quelques données : une dette publique de 13,5 milliards de dollars - dont 6 milliards en bons Brady (1) - représentant 90 % du produit intérieur brut (PIB) ; un taux de chômage de 50 % ; un tiers de la population sans accès à l'eau potable ; 64 % des enfants de 6 à 15 ans non scolarisés, et 70 % de la population sans accès aux soins médicaux, dans les deux cas faute de moyens financiers ; des revenus réels du travail chutant de 20 % en un an, etc. Pour le FMI, ces tragédies sociales pèsent infiniment moins lourd que l'exigence du remboursement de la dette.

C'est le programme d'inflexible austérité dicté par le FMI pour accorder ses crédits qui, le 21 janvier 2000, causa la chute du président Jamil Mahuad, chassé par des milliers d'Indiens de la Confédération des nationalités indigènes d'Equateur (Conaie) et une partie de l'armée de terre emmenée par environ 70 officiers. M. Mahuad avait bien tenté, le 9 janvier, de sauver son poste en décrétant la « dollarisation » du pays : l'abandon de la monnaie nationale, le sucre, au profit du dollar, au taux de 25 000 sucres pour un billet vert, décision qui ne fit que radicaliser la protestation. Encadré par Washington et le FMI, M. Gustavo Noboa, le vice-président qui prit la relève après un très bref triumvirat politico-militaire, a cependant décidé, contre vents et marées, de suivre très exactement la politique de son prédécesseur.

Pour obtenir un prêt d'urgence de 300 millions de dollars du FMI qui, ensuite, permettrait d'avoir accès à des lignes de crédit de 2 milliards de dollars d'autres institutions (Banque mondiale, Banque interaméricaine de développement, Corporation andine de développement), l'Equateur doit souscrire à un « paquet » de mesures qui signifient une mise à l'encan du pays : officialisation d'une dollarisation qui a déjà ruiné des centaines de milliers d'épargnants et de retraités ; suppression des subventions aux produits de base, coupes claires dans ce qui reste de services publics ; « flexibilisation » du marché du travail ; privatisation d'entreprises publiques, etc. Le Congrès équatorien, conscient des risques d'explosion populaire, se refuse, pour l'instant, à entériner ces mesures réunies dans la loi dite « Trole II », littéralement « trolleybus » en espagnol par référence aux privatisations dans le secteur des transports. Ce qui a amené le président de la République à tenter de « passer en force ». Le 18 août, et sans débat parlementaire, il a fait publier la loi au Journal officiel... (2). Avec, pour premier résultat, l'annonce d'une mobilisation des mouvements indigènes et sociaux pour la mi-septembre...

Le FMI n'ignore rien de ces risques, mais il les juge moins graves que l'effet de contagion en Amérique latine d'un relâchement de son étreinte. Il avait toléré, faute de pouvoir s'y opposer, une décision totalement iconoclaste prise par M. Jamil Mahuad, sous la pression populaire, en octobre 1999 : un moratoire partiel sur les 6 milliards de dollars de dette commerciale revendue dans le cadre des accords Brady. Il faut donc, à toute force qu'au moins, le principe du paiement de cette dette ne soit pas remis en cause. D'où les tentatives de conversion de 6,7 milliards de dollars d'endettement en bons d'Etat à trente ans, mais avec une décote de 40 %. Cet artifice, qui peut permettre de gagner un peu de temps, va cependant encore augmenter pour plusieurs générations le service, en dollars, d'une dette de toute manière impayable...

Bernard Cassen

 

1) C'est en 1989 que le secrétaire du Trésor de M. Ronald Reagan, M. Nicholas Brady, a proposé d'échanger les créances bancaires contre des titres garantis par le Trésor américain, à condition que les banques créditrices acceptent de réduire le montant des créances et qu'elles remettent de l'argent dans le circuit. Les pays bénéficiaires s'engagent en contrepartie à consolider le principal de leur dette et à signer des programmes d'ajustement avec le FMI.

(2) Auteur de déclarations critiques tant contre la loi Trole II que contre la politique du président de la République, M. Luis Maldonado Lince, président de la Fédération nationale des exportateurs et membre du Forum Equateur alternatif, a été arrêté le 19 août.

 

Source : internet

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